Du design fiction pour explorer une pluralité de futurs

Basé sur l’exploration d’une pluralité de scénarios du futur, le design fiction crée, au-delà de la prospective traditionnelle, grâce à des fictions de toutes formes et tonalités, des passerelles entre science-fiction et innovation. Pour donner naissance à un design fiction riche et décapant.

Côté pile, les promesses technologiques sans cesse renouvelées, les rêves rendus tangibles de création de vies et d’intelligences artificielles (IA). Côté face, les perspectives de destruction de la planète et d’effondrement par le réchauffement climatique, les pollutions de notre environnement et l’augmentation des inégalités sociales. À l’imaginaire numérique de transgression de toutes les limites répond l’imaginaire écologique d’un être humain devant redécouvrir les limites du « système Terre » auquel il est intimement lié. Entre ces deux rêves ou cauchemars apparemment contradictoires, notre société et nos organisations semblent en quête éperdue de futurs désirables. Elles s’interrogent sur le travail de demain, avec ou sans emploi. Ainsi que sur la réinvention des espaces publics, l’éducation, la santé, l’industrie ainsi que l’agir individuel et surtout collectif. Est-ce ce contexte qui explique l’intérêt grandissant qu’éprouvent les entreprises – et bien des organismes, jusqu’à ceux de l’économie sociale et solidaire ou ESS – pour ce qu’on appelle le design fiction ?

 

Explorer l’imaginaire, ce capital à faire fructifier

Basée sur l’exploration d’une pluralité de scénarios du futur, bien au-delà de la prospective traditionnelle grâce à des fictions de toutes formes et tonalités,  cette pratique crée des passerelles entre science-fiction et innovation . Et malgré sa jeunesse, elle s’impose doucement dans la boîte à outils des consultants à destination des entreprises et des services publics.

L’agence d’innovation de rupture européenne, joliment dénommée JEDI et l’agence spatiale européenne – ou Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency) – liée à l’armée des Etats-Unis ne sont plus les seules à faire phosphorer des écrivains ou des scénaristes de science-fiction, voire des hackers et des makers de la jeune génération avec des anthropologues, chercheurs, et autres décideurs plus ou moins stratégiques. Auparavant dédaignés au profit de courbes, de tendances chiffrées et de raisonnements carrés, nos imaginaires deviennent, pour tous ces acteurs, un « capital » à explorer et à faire fructifier. Bonne nouvelle ? Peut-être. Mais pas à n’importe quelles conditions.

 

Créer un ailleurs

Il ne s’agit pas simplement de récolter des imaginaires déjà connus, issus du marketing ou techno-scientifiques par exemple, pour organiser autour d’eux une nouvelle danse du feu. L’idée est de créer un ailleurs, c’est-à-dire d’opérer un décalage complet par rapport aux contraintes du quotidien. Et de plonger l’humain le plus incertain, voire le plus récalcitrant, dans une multiplicité de devenirs non anticipés, rebelles ou apparemment improbables pour lui permettre d’habiter des mondes alternatifs.

Autre condition : toujours se donner les moyens d’une pluralité de sources, de formes et d’univers pour se laisser surprendre, saisir la multiplicité des langues de nos rêves à construire et réfléchir avec la plus grande liberté. L’enjeu est de traquer des imaginaires du monde entier, occidentaux et surtout non-occidentaux, en appelant aux contes, aux arts et à la magie autant qu’aux sciences et aux techniques. Des imaginaires de toutes époques, de culture mainstream comme de contre-culture, allant d’Hollywood à l’afro-futurisme, des animés japonais aux expérimentations d’art contemporain, de Bollywood aux mashup de Mozinor et ses enfants du net, des novelas d’Amérique Latine aux machinimas les plus subversifs à partir de jeux vidéo… Le tout grâce à des livres, des films, des séries TV, des vidéos de la toile, mais également des décors, des architectures, du street art, des détournements sauvages, des objets sonores, du design utile ou inutile, des spots de pub déjantés autant que des affiches révolutionnaires.

 

Opter pour une immersion profonde et qualitative

Quelle que soit la thématique abordée, utiliser les imaginaires suppose une immersion profonde. Travailler sur un nombre restreint de références, c’est prendre le risque de voir le monde au prisme d’un parti pris et de s’enfermer dans l’esprit d’une époque ou d’une oeuvre. La grande quantité de sources analysées garantit la diversité des points de vue et une réelle créativité. Elle révèle également des structures sociales qui, par définition, s’expriment – et se découvrent – dans leur distribution. Cette compréhension repose aussi sur une immersion qualitative. Chaque création doit faire l’objet de sa propre ethnographie : thématiques sous-jacentes, interactions clefs, environnements au sein desquels elle se déroule.

 

Réinventer « le faire »

In fine, faire du design fiction, c’est ne pas se contenter de compiler quelques faits surprenants issus de la science-fiction (de Star Trek ou même de Black Mirror) et venant conforter une vision faussement décalée d’une thématique. La pratique doit plutôt tendre à l’enrichissement collectif, grâce à une multitude d’acteurs de terrain au croisement entre éléments culturels et sociaux, autant qu’économiques et technologiques. Réaliser des allers et retours entre le présent et une grande gamme de futurs projetés permet ainsi de montrer limites, forces et conséquences de chaque parti pris concurrent. Et surtout d’en construire d’autres, à contre-pied des principes implicites régissant les discours contemporains sur l’avenir. Car l’exploration d’une pluralité de visions et mondes potentiels permet de développer une capacité de projection dans le futur et d’ouvrir le champ des possibles. Non seulement, elle aide à répondre à des problématiques, mais surtout elle donne des pistes pour revoir nos hypothèses de départ (repenser, par exemple, la notion de conflit plutôt que le fantasme du combattant de demain, écho à une demande ayant mobilisé l’étude de plus de 300 imaginaires). Aussi pour réinventer « le faire » et l’activité libre plutôt que de se restreindre au futur des entreprises et des emplois. Enfin, pour penser et construire de nouveaux modes de « vivre ensemble » avec tous les citoyens, en confrontant leurs expériences à des plans sur la comète science-fiction.

Les signataires de cette tribune sont :

Alexandre Solacolu, entrepreneur et cofondateur de la bibliothèque des futurs ; André Loesekrug-Pietri, porte-parole de J.E.D.I. ; Ariel Kyrou, écrivain et cofondateur de l’université de la pluralité ; Benjamin Carlu, maker et cofondateur de l’usine IO ; Cécile Wendling, responsable de la prospective pour le groupe AXA ; Daniel Kaplan, cofondateur de l’université de la pluralité ; Hélène Delahaye, sociologue en charge de la prospective à La Poste ; Isabelle Garabuau-Moussaoui, anthropologue au sein du labo des tendances d’EDF ; Luc Schuiten,architecte ; Martin Lauquin, creative strategist chez onepoint x weave ; Nicolas Minvielle, économiste et professeur à Audencia ; Olivier Wathelet, anthropologue et fondateur d’User Matters ; Pauline Audinet, designer chez onepoint x weave ; Sébastien Bonfanti, réalisateur et scénariste de science-fiction.